L’huile essentielle d’ylang-ylang est l’une des matières les plus utilisées de la parfumerie, et l’une des plus mal décrites. Deux raisons à cela : elle n’existe pas en un seul produit mais en cinq fractions de distillation aux compositions très différentes, et elle porte une classification de danger que la plupart des pages « bien-être » passent sous silence. Cet article réunit ce qui est établi chez des émetteurs identifiables — Anses, référentiel IFRA, littérature scientifique référencée — et dit explicitement ce qui ne l’est pas.
Plan de l'article
- Origines botaniques et fractions de distillation de l’ylang-ylang
- Composition : elle change avec la fraction, et le commerce ne la garantit pas
- Ce que les études mesurent, et ce qu’elles ne mesurent pas
- Usage traditionnel : ce qui est documenté
- Peau et cheveux : ce que les limites réglementaires imposent
- Sécurité et précautions d’emploi
- Note de révision
Origines botaniques et fractions de distillation de l’ylang-ylang #
Cananga odorata (Lam.) Hook.f. & Thomson est un arbre de la famille des Annonacées, originaire des zones tropicales humides d’Inde, d’Indonésie, de Malaisie et des Philippines. Son nom vernaculaire vient du tagalog et signifie « la fleur des fleurs ». L’arbre a été introduit dans presque toutes les îles tropicales du Pacifique et dans l’océan Indien : Madagascar, Comores, Mayotte, La Réunion, Maurice.
Précision utile : Java est une île indonésienne, pas une province. Les provinces concernées y sont Java occidental, Java central et Java oriental.
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Les volumes de production les plus souvent cités remontent à un relevé de 2006 (Centre du commerce international CNUCED/OMC) et n’ont pas été actualisés depuis : Comores, principalement à Anjouan, 50 à 70 tonnes d’essence par an et premier rang mondial ; Madagascar 15 à 20 tonnes ; Mayotte 7 tonnes ; Philippines de l’ordre de 100 kg ; Maurice de l’ordre de 10 kg. À Mayotte, l’ylang-ylang a longtemps représenté jusqu’à 84 % des exportations de l’île, avec 14,3 tonnes en 1997 sur une production mondiale d’environ 100 tonnes ; la filière a fortement reculé après la départementalisation de mars 2011 et fait l’objet d’un plan de restructuration depuis 2016. Il faut environ 100 kg de fleurs pour obtenir 2 kg d’essence.
Cinq fractions, et elles ne sont pas interchangeables
La distillation dure de 12 à 20 heures et se fait de manière fractionnée : le distillateur prélève successivement plusieurs qualités, les meilleures étant recueillies dans les deux premières heures. La nomenclature commerciale compte cinq échelons :
- Extra supérieure (Extra S) et Extra : premières fractions, destinées à la parfumerie de luxe.
- Première (I) : également destinée à la parfumerie de luxe, et non à la cosmétique courante comme on le lit souvent.
- Deuxième (II) et Troisième (III) : fractions plus tardives, orientées vers les cosmétiques, les savons et les détergents.
La densité suffit à mesurer l’écart : 0,95 à 0,975 pour l’Extra, 0,905 à 0,925 pour la III.
À côté de ces fractions, on trouve une huile distincte, souvent vendue sous l’appellation « complète » : l’huile de cananga (CAS 68606-83-7), qui correspond soit au distillat total, soit aux seules fractions supérieures. Sa composition n’est pas celle de l’huile d’ylang-ylang (CAS 8006-81-3) : elle contient du 2-phényléthanol, du géraniol, du nérol et du nérolidol, davantage d’hydrocarbures sesquiterpéniques, et très peu de benzoate de méthyle et d’acétate de benzyle. Ce sont donc deux produits, pas deux qualités d’un même produit.
Composition : elle change avec la fraction, et le commerce ne la garantit pas #
L’Anses le rappelle explicitement : la composition chimique d’une huile essentielle, son chimiotype, « varie grandement selon le genre, l’espèce et la sous-espèce de la plante », mais aussi « selon le climat, le lieu géographique et la période de récolte », et « dans le commerce, il est difficile de connaître précisément le chimiotype d’une huile essentielle ». Toute liste de molécules donnée comme fixe est donc une approximation.
Pour l’ylang-ylang, l’écart entre fractions est particulièrement marqué :
- Premières fractions : p-méthylanisole 5 à 16 %, benzoate de méthyle 4 à 9 %, (−)-linalol 7 à 24 %, acétate de benzyle 5,5 à 17,5 %, acétate de géranyle 2,5 à 14 %.
- Fractions tardives : des sesquiterpènes — caryophyllène, germacrène D, (E,E)-α-farnèsène — qui peuvent totaliser jusqu’à 70 % dans la III.
L’analyse chromatographique d’une fraction seconde publiée par Hongratanaworakit et Buchbauer (Planta Medica, 2004) donne : benzoate de méthyle 34,00 %, 4-méthylanisole 19,82 %, benzoate de benzyle 18,97 %, isocaryophyllène 9,28 %, germacrène D 8,15 %, α-farnèsène 2,73 %, acétate de linalyle 2,11 %, α-caryophyllène 2,04 %.
Deux confusions circulent et méritent d’être levées. Le farnésol (un alcool sesquiterpénique) n’est pas l’α-farnèsène (un hydrocarbure) : ce sont deux molécules différentes. Et le géraniol libre caractérise l’huile de cananga ; c’est l’acétate de géranyle que l’on retrouve dans les premières fractions d’ylang-ylang. Attribuer à une fraction la composition d’une autre revient à décrire un produit qui n’existe pas.
Ce que les études mesurent, et ce qu’elles ne mesurent pas #
La revue de référence sur l’espèce (Tan, Lee, Yin, Chan, Evidence-Based Complementary and Alternative Medicine, 2015, article 896314) recense les usages traditionnels — paludisme, troubles gastriques, asthme, goutte, rhumatismes — et précise que l’huile est utilisée en aromathérapie où elle « is believed to be effective » contre la dépression, l’hypertension et l’anxiété. La formulation est celle des auteurs : une croyance d’usage, pas une efficacité démontrée.
Les travaux expérimentaux existants sont peu nombreux et portent sur de petits effectifs de volontaires sains :
- Hongratanaworakit & Buchbauer, Planta Medica 2004 ;70(7) :632-636 — l’inhalation d’huile d’ylang-ylang diminue significativement la pression artérielle systolique et diastolique ainsi que la fréquence du pouls ; les sujets se déclarent en revanche plus attentifs et plus alertes, ce que les auteurs qualifient d’effet d’« harmonisation ».
- Hongratanaworakit & Buchbauer, Phytotherapy Research 2006 ;20(9) :758-763 — effet relaxant après absorption transdermique.
- Jung, Cha, Kim, Ko, Jee, Journal of Exercise Rehabilitation 2013 ;9(2) :250-255 — effets sur la pression artérielle et la fréquence cardiaque chez des hommes en bonne santé.
- Moss, Hewitt, Moss, Wesnes, International Journal of Neuroscience 2008 ;118(1) :59-77 — l’arôme d’ylang-ylang augmente le calme mais réduit la vigilance, sans améliorer les performances cognitives.
Ces deux derniers résultats se contredisent sur un point précis : l’un rapporte une vigilance accrue, l’autre une vigilance réduite. Nous rapportons la divergence plutôt que d’en choisir un côté. Ce qui est en revanche mesuré de façon convergente, c’est une baisse de la pression artérielle et du pouls : c’est une raison supplémentaire d’en parler à un professionnel de santé en cas d’hypotension ou de traitement antihypertenseur.
Une précision de périmètre qui compte : les données de spermatotoxicité parfois associées à l’espèce proviennent d’un extrait éthanolique d’écorce de racine administré à des rats (Anitha & Indira, Indian Journal of Experimental Biology, 2006), et non de l’huile essentielle de fleur. Les deux ne se transposent pas.
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Le statut réglementaire des « bienfaits »
Les allégations de santé relèvent en Europe du règlement (CE) n° 1924/2006. L’Anses rappelle qu’une allégation de santé « ne peut pas comporter de mention thérapeutique indiquant que tel nutriment prévient une pathologie ou la guérit », et surtout que l’EFSA a terminé l’évaluation du registre européen « à l’exclusion de celles portant sur des substances botaniques (1 500 allégations) pour lesquelles les modalités d’évaluation doivent être définies par la Commission ». Autrement dit : aucune allégation de santé n’est aujourd’hui autorisée pour l’ylang-ylang. Ce qui peut se dire, c’est un usage traditionnel et des mesures expérimentales ; ce qui ne peut pas se dire, c’est qu’il soigne, traite ou guérit quoi que ce soit.
L’Anses ajoute que, quelle que soit la réglementation applicable, les huiles essentielles « ne doivent pas être présentées sans fonction déterminée » et que le responsable de leur mise sur le marché doit informer sur le mode et les précautions d’emploi (article L. 111-1 du Code de la consommation). C’est la destination du produit — cosmétique, alimentaire, biocide, médicament — qui détermine le cadre applicable.
Usage traditionnel : ce qui est documenté #
En Indonésie, des fleurs d’ylang-ylang sont répandues sur la couche des jeunes mariés. Aux Philippines, tressées avec des fleurs de sampaguita, elles servent à confectionner des colliers portés par les femmes ou disposés autour d’images saintes. À Mayotte, où la fleur est le symbole de l’île et figure sur les armoiries adoptées en 1982, elle sert à parfumer une pièce ou à agrémenter une parure, et son motif est omniprésent sur les tissus locaux.
En aromathérapie, l’ylang-ylang est considéré comme sédatif, antiseptique, hypotensif et réputé aphrodisiaque. Ces qualificatifs sont ceux de la littérature d’usage ; ils décrivent une réputation, pas un effet établi. Côté parfumerie, l’essence est entrée dans la composition de Bois des Îles (1926), de Joy (1938) et du N° 5 de Chanel.
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Peau et cheveux : ce que les limites réglementaires imposent #
L’huile d’ylang-ylang est un ingrédient cosmétique courant, mais son emploi est plafonné. Le référentiel de la profession, le Code de bonnes pratiques de l’IFRA (49 e amendement), retient pour cette matière un effet critique unique : la sensibilisation cutanée. Les concentrations maximales autorisées dans le produit fini y sont les suivantes :
- Produits appliqués sur le visage ou le corps avec le bout des doigts : 0,78 %
- Lotions corps, crèmes visage, crèmes mains, produits pour bébé (sans rinçage) : 0,18 %
- Parfums : 0,73 % — produits pour les lèvres : 0,13 % — aisselles : 0,039 % — zone anogénitale : 0,077 %
- Produits capillaires : 1,50 % — produits corps et mains rincés : 1,4 %
Ces chiffres sont des plafonds, jamais des planchers. Ils se lisent aussi comme un ordre de grandeur : une préparation maison dosée « à l’œil », par exemple deux gouttes dans une petite noisette d’huile végétale, se situe mécaniquement entre 4 et 7 % — soit plus de vingt fois la limite d’une crème pour le visage. Nous ne publions donc aucune posologie maison : un dosage cutané sûr se calcule en masse ou en volume, pas en gouttes rapportées à une « noisette ».
Sécurité et précautions d’emploi #
La classification de danger
L’huile d’ylang-ylang (CAS 8006-81-3, EINECS 281-092-1) est classée selon le SGH avec la mention d’avertissement « Danger » et les mentions de danger suivantes :
- H302 — nocif en cas d’ingestion ;
- H315 — provoque une irritation cutanée ;
- H317 — peut provoquer une allergie cutanée (sensibilisation cutanée, catégorie 1) ;
- H319 / H320 — irritation oculaire.
Les conseils de prudence associés sont : P102 tenir hors de portée des enfants, P103 lire l’étiquette avant utilisation, P264 se laver soigneusement après manipulation, P270 ne pas manger, boire ni fumer en manipulant le produit.
Les allergènes réglementés, fraction par fraction
L’huile contient plusieurs composants soumis à restriction dans les annexes de l’IFRA, tous pour motif de sensibilisation — sauf le phénylacétonitrile, restreint pour libération de cyanure. Les teneurs maximales relevées diffèrent d’une fraction à l’autre, ce qui interdit de raisonner sur « l’huile d’ylang-ylang » comme sur un produit unique :
| Composant restreint | Huile (générique) | Ylang I | Ylang II | Ylang III |
|---|---|---|---|---|
| Benzoate de benzyle | 6,00 % | 4,50 % | 7,00 % | 7,00 % |
| Salicylate de benzyle | 3,00 % | 3,00 % | 3,00 % | 4,00 % |
| Farnésol | 1,5 % | 1,4 % | 2,00 % | 1,5 % |
| Géraniol | 1,00 % | 0,3 % | 1,00 % | 0,3 % |
| Isoeugénol | 0,5 % | 0,5 % | 0,5 % | 0,5 % |
| Eugénol | 0,5 % | 0,5 % | 0,5 % | 0,5 % |
| Alcool benzylique | 0,5 % | 0,1 % | 0,2 % | 0,05 % |
| Phénylacétonitrile (libération de cyanure) | 0,03 % | 0,05 % | 0,02 % | 0,02 % |
Plusieurs de ces substances — benzoate de benzyle, salicylate de benzyle, isoeugénol, eugénol, géraniol, farnésol, alcool benzylique, linalol — figurent parmi les substances parfumantes dont la réglementation cosmétique européenne impose la mention nominative dans la liste d’ingrédients au-delà d’un seuil de concentration. Une personne déjà sensibilisée à l’une d’elles doit lire l’étiquette avant tout achat. Il existe par ailleurs des fractions techniques appauvries en allergènes (isoeugénol et alcool benzylique réduits), destinées aux formulateurs : c’est une preuve supplémentaire que le profil allergénique varie d’un lot commercial à l’autre.
Les précautions de l’Anses
L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail énonce, dans sa fiche Huiles essentielles : risques et précautions (mise à jour du 17 décembre 2024), les règles suivantes, citées mot pour mot :
- « Les huiles essentielles sont déconseillées aux enfants et aux femmes enceintes en raison notamment de la présence de substances neurotoxiques ou toxiques pour le fœtus ou l’embryon. Les huiles essentielles doivent toujours rester hors de portée des enfants » ;
- « Elles ne doivent jamais être rangées avec les produits de soin des nouveau-nés et nourrissons car cela augmente les risques de confusion entre les huiles essentielles et la vitamine D » ;
- « Avant tout usage, demander conseil à un professionnel de santé. » ;
- « Bien aérer en cas d’utilisation d’huile essentielle en spray ou en diffuseur dans un espace clos » ;
- « Ne pas les appliquer pures sur les muqueuses » ;
- « Se laver consciencieusement les mains après application cutanée ou massage avec une huile essentielle ».
Le rapport de toxicovigilance 2024 de l’Agence ajoute deux constats. Entre 2011 et 2021, les appels aux centres antipoison concernant des huiles essentielles n’ont cessé d’augmenter, et dans un tiers des accidents survenus chez des enfants, une huile essentielle avait été administrée par erreur à la place d’un médicament, essentiellement de la vitamine D. Entre 2001 et 2021, 35 cas de pathologies liées à une exposition professionnelle ont été vus en consultation ; les atteintes touchaient principalement les sphères respiratoire (asthme, toux, rhinite, dyspnée) et cutanée.
Ces règles ne sont pas des formules de prudence : elles émanent de l’autorité compétente et elles priment sur toute recommandation d’usage lue ailleurs, y compris ici.
Note de révision #
Article publié le 26 mai 2025, entièrement revérifié le 2 septembre 2026. La version précédente comportait des affirmations que nous n’avons pas pu étayer et qui ont été retirées sans être remplacées : six « études » sans référence retrouvable (analyses chromatographiques et protocoles anti-stress 2024, essai clinique 2023 sur 110 sujets, test clinique parisien 2022, laboratoire suisse 2023 sur 85 participantes, essais France-Japon sur les récepteurs GABA, protocoles d’aromathérapie hospitalière 2023), une action sur l’ocytocine et sur le taux de cortisol, ainsi que l’affirmation d’une absence d’effet secondaire majeur — incompatible avec la classification de danger rappelée ci-dessus.
Une correction mérite d’être nommée explicitement : la version précédente recommandait « une dilution minimale de 2 % » pour l’application cutanée. C’était doublement inexact. Une dilution s’exprime par un maximum, pas par un minimum ; et 2 % dépasse déjà toutes les limites applicables à un produit laissé sur la peau (0,78 % au visage et au corps, 0,18 % en crème).
Enfin, cet article est un article d’information. Il ne remplace ni un avis médical ni la notice du produit que vous avez entre les mains.
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